lundi 10 octobre 2022

Cynthia Fleury - Silence et mort

Quel rôle tient le silence dans un tel projet ?

C'est un facteur clé du bien-être de l'être humain. En nous protégeant des bruits indésirables, il nous permet d'accéder au sacré, au spirituel, de nous concentrer, de préserver notre santé physique et psychique. Il conditionne aussi la civilité, l'harmonie du vivre-ensemble. Il n'existe pas de débat, de dialogue sans organisation de la parole et donc du silence. Or celui-ci est de plus en plus l'apanage des plus privilégiés. Il faut donc créer des espaces et des services, publics ou privés, qui permettent de bénéficier gratuitement du silence pour que nous puissions préserver la qualité de notre attention au monde. C'est ainsi, aussi, que nous pourrons mieux gérer nos vulnérabilités.

Et le soin aux morts ?

Il est essentiel. Les endeuillés sont exclus de ce monde ; on l'a vu au plus fort de la pandémie de Covid, quand les familles ont été empêchées d'accompagner les malades, voire d'assister aux inhumations. Les dégâts sont colossaux. Une communauté politique, c'est donner du soin aux vivants mais aussi aux morts. Une société qui ne fait pas cela se mutile. Si l'homme se tient debout, c'est grâce à une verticalisation aussi physique que psychique ou spirituelle. Rendre l'absent présent, le symboliser, le commémorer sont autant de rituels essentiels à la consolidation du sentiment humain. Je pourrais tenir un raisonnement du même ordre en ce qui concerne le patrimoine architectural et le rapport au passé : nous avons abandonné aux spécialistes la défense de notre culture patrimoniale, alors qu'elle nous lie à ceux qui nous ont précédés. On oublie souvent qu'habiter, c'est demeurer, c'est prendre conscience du temps long qui nous traverse.

dimanche 9 octobre 2022

Matthew B. Crawford - Eloge du Carburateur

C'est à la veille de mes 14 ans que j'ai commencé à travailler comme assistant d'un électricien. A l’Époque, j'avais quitté le lycée, et j'al continue à travailler à plein temps jusqu'à l'âge de 15 ans, après quoi j’ai exercé le métier d'apprenti électricien pendant les vacances d'été, jusque pendant mes premières années de fac [.). A l'université, t'ai fini par obtenir un diplôme de premier cycle en physique, mais, en l'absence de débouché professionnel immédiat, j'étais bien content de pouvoir mettre à profit mes compétences d'artisan, et c'est ainsi que je me suis mis à mon compte...).

Le moment ou, à la fin de mon travail, j'appuyais enfin sur l'interrupteur ("Et la lumière fut") était pour moi une source perpétuelle de satisfaction. J'avais là une preuve tangible de l'efficacité de mon intervention et de ma compétence. [...1 Sa valeur sociale était indéniable. J'étais toutefois estomaqué à la vue d'un faisceau de câbles convergeant vers un panneau de contrôle industriel, déployant leurs courbes et leurs ramifications, et se rejoignant tous sur la même surface.

Il s'agissait là d'un exploit technique tellement au-dessus de mes capacités que j'en arrivai à considérer son auteur comme un véritable génie, et j'étais certain que l'homme qui avait ainsi dompté ce faisceau de câbles avait ressenti l'exaltation engendrée par son accomplissement.

Ma spécialité, c'était plutôt les circuits d'immeubles résidentiels ou d'éclairage commercial basique, et le résultat de mon travail était généralement dissimulé à la vue, caché à l'intérieur des murs. Ce qui ne m'empêchait pas de ressentir une certaine fierté chaque fois que je satisfaisais aux exigences esthétiques d'une installation bien faite. J'imaginais qu'un collègue électricien contemplerait un jour mon travail. Et même si ce n'était pas le cas, je ressentais une obligation envers moi-même. Ou plutôt, envers le travail lui-même - on dit parfois en effet que le savoir-faire artisanal repose sur le sens du travail bien fait, sans aucune considération annexe. Si ce type de satisfaction possède avant tout un caractère intrinsèque et intime, il n'en reste pas moins que ce qui se manifeste là, c'est une espèce de révélation, d'auto affirmation. Comme l'écrit le philosophe Alexandre Kojève* : "L'homme qui travaille reconnaît dans le monde effectivement transformé par son travail son œuvre propre : il s'y reconnaît soi-même. Il y voit sa propre réalité humaine, il y découvre et y révèle aux autres la réalité objective de son humanité, de l'idée d'abord abstraite et purement subjective qu'il se fait de lui-même." [Introduction à la lecture de Hegel*.] On sait que la satisfaction qu'éprouve un individu à manifester concrètement sa propre réalité dans le monde par le biais du travail manuel tend à produire chez cet individu une certaine tranquillité et une certaine sérénité. Elle semble le libérer de la nécessité de fournir une série de gloses bavardes sur sa propre identité pour affirmer sa valeur. Il lui suffit en effet de montrer la réalité du doigt : le bâtiment tient debout, le moteur fonctionne, l'ampoule illumine la pièce. La vantardise est le propre de l'adolescent, qui est incapable d'imprimer sa marque au monde. Mais l'homme de métier est soumis au jugement infaillible de la réalité et ne peut pas noyer ses échecs ou ses lacunes sous un flot d'interprétations. L'orgueil du travail bien fait n'a pas grand-chose à faire avec la gratuité de l'estime de soi", que les profs souhaitent parfois instiller à leurs élèves, comme par magie. »

Matthew B. Crawford, Éloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail (2009), traducteur Marc Saint-Upéry, O La Découverte, 2010.

samedi 8 octobre 2022

Simone Weil - « Expérience de la vie d'usine » (1941)

Nombreux dans les grandes usines et même dans beaucoup de petites sont ceux ou celles qui exécutent à toute allure, par ordre, cinq ou six gestes simples indéfiniment répétés [...). La succession de leurs gestes n'est pas désignée, dans le langage de l'usine, par le mot de rythme, mais par celui de cadence, et c'est juste, car cette succession est le contraire d'un rythme. Toutes les suites de mouvements qui participent au beau et s'accomplissent sans dégrader enferment des instants d'arrêts, brefs comme l'éclair, qui constituent le secret du rythme et donnent au spectateur, à travers même l'extrême rapidité, l'impression de la lenteur. Le coureur à pied, au moment qu'il dépasse un record mondial, semble glisser lentement [.]; plus un paysan fauche vite et bien, plus ceux qui le regardent sentent que, comme on dit si justement, il prend tout son temps. Au contraire, le spectacle de manœuvres sur machines est presque toujours celui d'une précipitation misérable d'où toute grâce et toute dignité sont absentes. Il est naturel à l'homme et il lui convient de s'arrêter quand il a fait quelque chose, fût-ce l'espace d'un éclair, pour en prendre conscience, comme Dieu dans la Genèse ; cet éclair de pensée, d'immobilité et d'équilibre, c'est ce qu'il faut apprendre à supprimer entièrement dans l'usine, quand on y travaille. [.] Après une journée ainsi passée, un ouvrier n'a qu'une plainte, plainte qui ne parvient pas aux oreilles des hommes étrangers à cette condition [...]; il a trouvé le temps long.

Le temps lui a été long et il a vécu dans l'exil. Il a passé sa journée dans un lieu où il n'était pas chez lui. [.] Rien n'est si puissant chez l'homme que le besoin de s'approprier, non pas juridiquement, mais par la pensée, les lieux et les objets parmi lesquels il passe sa vie et dépense la vie qu'il a en lui. [...] Un ouvrier, sauf quelques cas trop rares, ne peut rien s'approprier par la pensée dans l'usine. Les machines ne sont pas a lui ; il sert l'une ou l'autre selon qu'il en reçoit l'ordre. Il les sert, il ne s'en sert pas ; [...] Il dépense à l'usine, parfois jusqu'à l'extrême limite, ce qu'il a de meilleur en lui, sa faculté de penser, de sentir, de se mouvoir ; il les dépense, puisqu'il en est vidé quand il sort ; et pourtant il n'a rien mis de lui-même dans son travail. [...] Ce monde où nous sommes tombés existe réellement ; nous sommes réellement chair, nous avons été jetés hors de l'éternité ; et nous devons réellement traverser le temps, avec peine, minute après minute. Cette peine est notre partage, et la monotonie du travail en est seulement une forme.

Mais il n'est pas moins vrai que notre pensée est faite pour dominer le temps, et que cette vocation doit être préservée intacte en tout être humain. La succession absolument uniforme en même temps que variée et continuellement surprenante des jours, des mois, des saisons et des années convient exactement à notre peine et à notre grandeur. Tout ce qui parmi les choses humaines est à quelque degré beau et bon reproduit à quelque degré ce mélange d'uniformité et de variété ; tout ce qui en diffère est mauvais et dégradant. Le travail du paysan obéit par nécessité à ce rythme du monde ; le travail de l'ouvrier, par sa nature même, en est dans une large mesure indépendant, mais il pourrait l'imiter. C'est le contraire qui se produit dans les usines. [...] Une uniformité qui imite les mouvements des horloges et non pas ceux des constellations, une variété qui exclut toute règle et par suite toute prévision, cela fait un temps inhabitable a l'homme, irrespirable. »

Simone Weil, « Expérience de la vie d'usine » (1941), in La Condition ouvrière, Gallimard, 1951.

samedi 10 septembre 2022

Jean-Jacques Hublin - L'Homme prédateur - (2018-2019)

Cours du mardi 13 novembre 2018 : Adaptation biologique à la prédation

Cours du mardi 13 novembre 2018 : Adaptation biologique à la prédation

Cours du mardi 13 novembre 2018 : Adaptation biologique à la prédation

Cours du mardi 20 novembre 2018 : Chasseur ou proie ?

Cours du mardi 27 novembre 2018 : Nourritures aquatiques

Cours du mardi 4 décembre 2018 : Chasse et Société

lundi 5 septembre 2022

La fin de la Megamachine - Désenchanter l’imaginaire

Sortir de la mégamachine commence dans nos têtes. Dès notre plus jeune âge, nous sommes conditionnés à entrer en concurrence avec les autres ; nous sommes notés, évalués et classés selon des catégories prédéfinies ; nous devons sans cesse nous mettre en valeur pour dénicher une place dans le monde ; notre représentation de la vie se réduit à gagner plus de points que les autres dans le concours pour le prestige et les revenus. Dans ce jeu, la valorisation de l'un se fait toujours au détriment d'un autre. Voilà pourquoi la mégamachine crée une pénurie artificielle non seulement de biens et d'argent, mais aussi d'affection et d'attention.

Les stars attirent la vue de millions de gens sur elles tandis que nous n'adressons même pas un regard à notre voisin de palier, alors qu'il est peut-être une personne bien plus intéressante qu'elles. Nous sommes assis dans des cellules bien cloisonnées et regardons tous vers le haut. Sortir de la mégamachine commence par libérer notre regard et notre attention des œillères que leur imposent ces cellules, déchirer les murs qui nous séparent les uns des autres, éteindre les écrans de télé, voir qui est à côté de nous et cesser de lorgner vers le haut.

Si nous y parvenons, nous pouvons alors commencer à imaginer une société qui repose sur la coopération plutôt que sur la concurrence ; qui ne crée pas le manque pour la majorité et la profusion pour une minorité, mais donne tout ce qu'il faut à tous ; qui ne doive pas compenser le vide affectif par un nombre de biens en croissance permanente ; et dans laquelle tout le monde puisse s'épanouir et enrichir ses liens aux autres, au lieu de faire tourner les moulins de l'accumulation.

La mégamachine n'a que l'apparence d'une machine.

Plus on pénètre dans son fonctionnement, plus on voit qu'elle est faite d'êtres humains déguisés en rouages ; qu'à tous les niveaux, les « contraintes objectives » servent seulement de masques aux décisions humaines. Sortir de la machine signifie démissionner peu à peu de sa fonction de rouage et savoir démasquer, derrière le rideau de fumée des contraintes objectives, les décisions humaines susceptibles d'être infléchies. Car la machine ne fonctionne qu'aussi longtemps que nous l'alimentons. Comme Gandhi l'a reconnu à juste titre, aucun Empire britannique, aussi puissant soit-il, n'aurait pu contrôler toute l'Inde si les Indiens n'avaient pas collaboré d'une manière ou d'une autre à leur propre sujétion.

La fin de la Megamachine - Désenchanter l’imaginaire (p. 452)

dimanche 4 septembre 2022

La fin de la Megamachine - Métamorphose

Dès 1928, le président des États-Unis John Hoover avait déclaré devant un parterre de spécialistes des relations publiques : « Vous avez assumé la tâche de créer des désirs et vous avez transformé les gens en machines à désirer sans répit ; ces machines qui tournent constamment sont devenues la clef du progrès économique". » Le consumérisme comme religion d'État a été complété par l'introduction en politique d'un nouveau mantra : la croissance économique.

Certes, depuis que le système de l'accumulation infinie avait été mis en place au début des Temps modernes, l'expansion permanente de l'économie monétaire - car c'est juste cela que désigne notre notion de « croissance économique » - était devenue une nécessité systémique. Mais ce n'est qu'entre les années 1930 et 1950 qu'on s'est mis à mesurer cette croissance à l'échelle nationale, et ce n'est qu'après la guerre qu'elle a été officiellement érigée en but suprême de l'État. Son intronisation comme objectif politique central a alors été critiquée par une kyrielle d'économistes et de politiciens. Joseph Schumpeter estimait par exemple que réduire les performances du système économique à un seul indicateur était une « fiction forgée par les statisticiens », une « agrégation de données sans aucune signification »".

Dans un discours officiel, le candidat à la présidence des États-Unis Robert Kennedy résumait ainsi en 1968, quelques mois avant d'être assassiné, sa critique de l'idéologie de la croissance ne rend pas compte de la santé de nos enfants, de la qualité de leur instruction, ni de la gaieté de leurs jeux. Il ne mesure pas la beauté de notre poésie ou la solidité de nos mariages. Il ne songe pas à évaluer la qualité de nos débats politiques ou l'intégrité de nos représentants. Il ne prend pas en considération notre courage, notre sagesse ou notre culture. Il ne dit rien de notre sens de la compassion ou du dévouement envers notre pays. En un mot, le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue ?

Mais en dépit de toutes les critiques, la croissance du PIB est finalement parvenue à s'imposer dans le monde entier comme le meilleur indicateur du progrès et du « développement », non seulement dans les cercles d'économistes, mais aussi dans le monde politique et jusque dans les organisations internationales comme l'OCDE". Du point de vue du bien commun, ce choix était en fin de compte tout aussi irrationnel que l'introduction du système automobile ; dans la logique de la mégamachine qui doit sans cesse grossir pour poursuivre son existence, il était en revanche tout à fait conséquent.

La fin de la Megamachine - Métamorphose (p 379)

samedi 3 septembre 2022

La fin de la Megamachine - Vers la guerre totale

Vers 1900, la planète entière ou presque était intégrée à l'économie capitaliste mondiale qui constitue le premier système vraiment global dans l'histoire de l'humanité. La concurrence poussée à l'extrême entre les puissances coloniales pour conquérir les marchés, contrôler les matières premières et assurer leurs sphères d'influence fut l'une des causes qui allaient finalement aboutir à la Première Guerre mondiale. Tant que la Grande-Bretagne était de loin supérieure, économiquement et militairement, à tous les autres pays, personne ne pouvait sérieusement envisager de la mettre directement au défi sur le plan militaire. Mais vers 1900, sa puissante industrie charbonnière et sidérurgique avait permis à l'Allemagne de rivaliser avec l'Angleterre sur le plan économique, et le Reich voulait de toutes ses forces détrôner l'Empire en tant que puissance hégémonique.

Ce qui est surprenant, ce n'est donc pas que la Grande Guerre ait éclaté en 1914; car les guerres étaient et restent dans le système-monde moderne un moyen ordinaire pour imposer ses intérêts. On les considérait et on les considère encore comme susceptibles d'être conduites de manière rationnelle parce que ceux qui veulent imposer leurs intérêts ne risquent en général presque rien dans le conflit. Chefs d'État, producteurs d'armes et bailleurs de fonds ne mettent pas les pieds sur les champs de bataille, pas plus que la plupart des généraux. Ce sont toujours de simples soldats et des civils qui payent les guerres de leur vie ; et même les dommages financiers sont le plus souvent répartis sur le gros de la population. Pour cette raison, la guerre est structurellement un phénomène d'aléa moral : ceux qui prennent les décisions ne risquent eux-mêmes presque rien ; et ceux qui risquent leur vie n'ont aucun pouvoir de décision » *.

Ce qui était nouveau dans la Grande Guerre, ce n'était donc pas que les gouvernements aient décidé de la faire et qu'ils l'aient ensuite faite avec une totale absence de scrupules. C'est la technologie qui était inédite, et qui en a fait la première guerre d'anéantissement conduite de manière industrielle : des millions de soldats fonçaient dans un mur de mitraille et étaient fauchés rangée après rangée tandis qu'ailleurs, la mégamachine tournait à plein régime pour produire de nouvelles munitions et acheminer par chemin de fer d'autres hommes vers une mort certaine. Catapulté par les énergies fossiles dans une nouvelle dimension et poussé par la concurrence des États dans une course à l'armement Grotesque, le complexe métallurgique a mis à la disposition des militaires des armes de tout nouveau type qui, par leur précision et leur puissance de destruction, n'avaient aucun équivalent dans l'histoire humaine : outre la mitrailleuse, le tank, la grenade, la bombe aérienne, le cuirassé à coque de fer, le sous-marin et la torpille.

La fin de la Megamachine - Vers la guerre totale (p. 312)

vendredi 2 septembre 2022

La fin de la Megamachine - Moloch

Car ces gens ne sont pas tués à coups de fusil, mais par un système économique censé incarner la « nature* ». À quel point ce système n'est ni naturel ni autorégulateur, la Grande Famine le montre d'emblée puisqu'il n'a pu être maintenu que par le recours massif à la violence physique. Sans les interventions de la police contre les affamés qui se révoltaient et attaquaient les dépôts de céréales, le « libre marché » se serait écroulé. Et comment aurait-il pu en aller autrement ? Comment un système social qui engendre côte à côte une richesse obscène et une misère mortifère pourrait-il être maintenu sans violence

La Grande Famine en Inde révèle en outre une propriété particulièrement dangereuse des marchés agricoles mondiaux : ils articulent les événements météorologiques et les prix à l'échelle globale. « Tout d'un coup, écrit Mike Davis, le prix du blé à Liverpool et les aléas de la mousson à Madras devenaient au même titre les variables d'une gigantesque équation mettant en jeu la survie de grandes masses d'humanité*. » Par conséquent, ce n'était plus seulement la où les récoltes étaient perdues que les gens avaient faim : le mécanisme de l'augmentation des prix a propagé la famine comme la peste. Dans la mesure où les paysans ont été forcés par le gouvernement colonial à produire, à la place des aliments dont ils pouvaient se nourrir eux-mêmes, des cultures de rapport destinées au marché mondial (comme le coton par exemple), ils ne sont plus capables, dès que les prix du blé et du riz augmentent trop fortement, de pourvoir à leurs propres besoins. Particulièrement à notre époque de chaos climatique qui risque de provoquer des phénomènes météorologiques extrêmes de manière encore plus massive qu'El Niño au xix° siècle, le marché agricole mondial peut s'avérer être un piège mortel. Au xxi® siècle, la survie ne pourra être assurée que par une sortie de la logique du marché.

La fin de la Megamachine - Moloch (p. 305)